Même si on se spécialise et qu'on se professionnalise un beau jour venu, en attendant, on étudie des trucs qui peuvent paraître fous aux gens à l'extérieur. Desfois même, quand on s'obstine (ohohoh, foliiie) et qu'on décide de faire de la recherche en littérature ou d'enseigner le français (langue maternelle comme langue étrangère), on continue de se heurter au même mur d'incompréhension toute sa vie (genre le jour sans fin, un peu, tu vois). Bah oui, c'est bien beau de connaître sa culture, la littérature de son pays, de savoir reconnaître une allégorie, mais à quoi ça sert? Du coup, même si on est (parfois) reconnus comme faisant des études qui mènent bien à quelque chose de concret autre que "chômeur", bah les gens comprennent pas à quoi le tronc commun en lettres modernes sert: ils reconnaissent bien l'utilité du journalisme, ou de la lexicographie par exemple, mais pourquoi diable y arriver via les études de lettres? A quoi bon?

Commencer des études littéraires ne suscite donc pas vraiment l'engouement des foules (en tout cas dans ma famille). Et souvent, je pense pouvoir affirmer que les littéraires doivent répondre à une question fatidique: "mais à quoi ça sert le français/la littérature?". Parce que même en se spécialisant sur quelque chose de non focalisé sur les lettres, on a quand même une grosse composante, voire une dominante de lettres dans un parcours littéraire (normal quoi), que ce soit en allant à la fac après une prépa (c'est à dire, à L'île TheThird, environ 14h de tronc commun de littérature pour 6h de spécialisation, en licence 3), que ce soit soit en allant à la fac directement après le bac (et donc là, les premières années sont sans spé, donc on a que du tronc commun), ou que ce soit en allant en prépa après le bac (5h de français tronc commun en 2ème année, je sais plus pour l'hypokhâgne, plus 6h -me semble t-il- de lettres modernes si vous avez choisi la voie lettres modernes en 2ème année). 

litterature

Autrement dit, vous allez manger ça =)

Impossible donc d'échapper ad vitam aeternam à la sempiternelle ritournelle des non-lettreux d'origine: "à quoi ça sert la littérature?" (oui je me répète, je sais, ça va :) ).

Bonne question.

Je reconnais que moi-même, oui, moi, étudiante en lettres modernes, je me suis posé ces questions-là aussi. Moi aussi, je me suis demandé desfois quel était l'intérêt de faire des études de lettres au-delà du bac. Je vais passer pour une hérétique qui colle pas avec la posture des savants qui adorent se prosterner devant Dieu Proust tout le temps quelles que soient les circonstances, peut-être me mettra-t-on à la porte du Paradis ou de l'Eden tel qu'on peut le lire dans la Genèse, texte fondateur par excellence, mais tant pis. J'assume mon côté shocking. Je trouve ça plus grave de ne jamais prendre de recul sur ce qu'on fait.

D'ailleurs, plein de critiques ont essayé de se poser cette question. Beaucoup d'auteurs aussi. Pour certains, ça sert à dépasser le réel, le comprendre, survivre à la vie, s'évader, etc. Comme mon blog n'est pas une dissertation (NON à la dissertation!), je ne vais pas tenter de donner une explication ou m'élancer dans une envolée lyrique de premier choix. Si je deviens trop sérieuse, ce ne sera plus drôle du tout, vous en conviendrez comme moi. Parce que toutes les réponses qu'ont pu proposer de brillants élèves, leurs professeurs, des chercheurs, des auteurs, des éditeurs, des libraires, des lecteurs, des littéraires quoi, sont probablement toutes un peu vraies. 

Étudier la littérature, c'est d'abord quelque chose qu'on fait pour le plaisir. Lire nous plaît, écrire nous plaît. Mais ça sert aussi à répondre aux questions Art & Culture du Trivial Pursuit, à avoir l'air intelligente et fine dans une discussion, à pouvoir suivre les émissions de Raphaël Enthoven (je trouve qu'au sujet de ce garçon, tout charme est rompu dès lors qu'on sait qu'il a eu un enfant avec... roulement de tambours... Carla Bruni. OUI) . Ca sert à se cultiver, en un mot.

Je ne vais pas me lancer dans un débat stérile sur "à quoi sert la culture?", hein, je vous rassure, ça deviendrait polémique et prise de tête à la fois. Mais en gros, ce qu'on nous demande donc, à mots couverts, quand on nous demande pourquoi on fait des études littéraires, ce n'est ni plus ni moins que ça. Et du coup, face à des acquis techniques ou technologiques directement transposables et concrets (un chirurgien sait opérer), si nous littéraires paraissons si faibles, c'est parce que nos études sont légèrement plus abstraites. Elles sont moins professionnalisantes, et on ne voit pas directement et physiquement quels sont nos acquis. Face à des compétences manuelles, nous avons plutôt des capacités intellectuelles. Et dans une société du tout, tout de suite, ça passe pas super. Mais au final, partout où on n'est pas directement obligé de se servir de ses connaissances purement littéraires (enseignement, recherche, mais aussi journalisme littéraire, critique ou professions artistiques), ce sont plutôt les méthodes de travail et les façons de penser (capacité d'analyse de détail, organisation structuée des idées...) qu'ont les littéraires qui sont prisées sur le marché du travail. C'est la forme plus que le fond qui intéresse nos recruteurs, notre façon de faire plus que ce que nous faisons, et les connaissances que nous avons sont donc rarement reconnues en tant que telles. C'est donc l'étude de la littérature qui nous a formés (pour l'emploi), mais pas la littérature elle-même. La littérature en elle-même conserve alors son discrédit aux yeux de beaucoup.

Cependant, y'a de l'espoir: si nous sommes recrutés par les écoles de management, c'est bien qu'ils ont compris que le cheminement intellectuel sur le temps long que nous avons fait en prépa était important pour l'entreprise aussi et que le secteur entrepreneurial a besoin de réflexion avant d'avoir de l'action. Et les Nouveaux Chemins de la Connaissance est l'une des émissions les plus podcastées du groupe RadioFrance!